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Henry DE LUMLEY

L’expertise improbable

Cimes et châtiments

LOUIS FATON

 u Paradoxes français (expériences vécues) 

HENRY DE  LUMLEY 

convers du déni ou la lune offusquée

Dans les années 2000, Henry de Lumley, avançant en âge, convoita l'immortalité à part entière. L’Académie des sciences  n’étant pas disposée d'accorder cet honneur à un scientifique de son niveau, il lorgna donc vers l’Académie des inscriptions et belles lettres.

Encore fallait-il qu’il y eût un quelconque rapport entre ses travaux et cette haute institution. Seul, le Mont Bego pouvait lui fournir un prétexte, ses gravures montrant un stade de pré-écriture. Un peu tiré par les cheveux mais jouable, surtout lorsqu’on a des appuis. Lumley fit donc une communication sur le sujet.

Au cours de la discussion qui s’ensuivit un archéologue immortel posa à l’impétrant une question relevant du plus élémentaire bon sens. Il lui demanda s’il avait songé à effectuer des fouilles au Bego pour savoir de quels vestiges matériels les gravures pouvaient être accompagnées.  

 « Non ! affirma-t-il en s’infatuant de son aplomb. Je n’ai pas jugé nécessaire d’entreprendre des fouilles, ces gens-là ne laissaient rien sur le site vu qu’ils n’y résidaient que quelques mois, pendant la belle saison. »

Ce non reposant  non pas sur le grand vent de l’histoire éternisé par les Comptes rendus de cette Académie, mais sur celui d’un simple courant d’air entre deux oreilles, j’y puisais un certain réconfort. Tous les non que Lumley m’opposa, je les porte aujourd’hui comme autant de décorations ; décorations que je dois, pour commencer, à Georges Dumézil.

uVoici comment.

En mars 1991 Lumley  m’invita à un colloque consacré au site du Mont Bego, qui devait se tenir à Tende en septembre de la même année. La raison d’être de cette invitation in extremis ne fut pas moins surprenante : il me proposait d’inaugurer la savante réunion  avec un hommage à Georges Dumézil.

En fait, l’immense savant n’avait rien à faire dans ce colloque, sinon que le ministre de la Recherche d'alors devait l’honorer cette inauguration de sa présence en compagnie de son épouse, propre fille de Georges Dumézil. Habile politique et courtisan accompli, Lumley trouvait astucieuse cette flatterie. Elle l’aurait d’ailleurs été si le couple Curien ne s’était pas décommandé au dernier moment

 Le déchiffrement du site dans son ensemble que j’exposais dans mon premier ouvrage consacré au Mont Bego en 1993, suscita un certain écho. Car, pour la première fois une vision globale s’y superposait aux infinis commentaires de détails.

Ombrageux de nature et tel un hobereau loufoque - Lumley se considérait un peu comme le seigneur du lieu ; il y faisait travailler des jeunes depuis des lustres et y montait de temps à autre boire une coupe de champagne avec un officiel quelconque. Une sorte  de salon à ciel ouvert où l'on franchit avec succès mais sans escalades les étapes d'une carrière.  Le maître du Bego s’offusqua de mon audace. Il fit tonner, tel le dieu de l’Orage, un terrible courroux. Il le canalisa dans une attaque assez basse et hors de prix. Aux frais du contribuable, il créa un magazine tout en papier glacé et en quadrichromie, Musée / Hommes, dont on admirera la subtilité du titre digne de l’almanach Vermot.

Il y déversa tout son venin et tenta de me régler mon compte à travers des phrases telles que « véritable fatras d’élucubrations délirantes, truffés de relevés de mauvaise qualité (sic !) souvent inexact, constitue un très mauvais document… ». Pour donner du poids à ses critiques, il fit travailler aussi ses SBire qui  me tombèrent dessus avec l’acharnement du subalterne veule, bien à l’abri de son chef, bavant de servitude lorsque sonne l’hallali.

Peu de temps après l’éclat de ces critiques le luxueux magazine Musée/Homme s’éteignit à jamais, en douceur et sans éclat.

Notre hobereau offusqué imaginait-il que d’autres découvertes allaient suivre ? Et que son ire, loin de s'arrêter là irait crescendo, si toutefois un crescendo était encore possible.

C'est ainsi que la mise en évidence d'un culte dans la faille-grotte sur la Cime des lacs lui fit perdre toute mesure. Entouré  de ses collaborateurs aux ordres et avec la connivence de son ami, Jean Dercourt, secrétaire perpétuel, il dénonça alors dans les Comptes-rendus  de l’Académie des sciences, mes « interprétations abusives de pseudo-signes, mes assertions erronées » et s’appliqua à démontrer que les « taches orangées  du gias (sic!) de la Cime des lacs ne sont pas des peintures préhistoriques ».

Pour les spécialistes, l’imposante faille-grotte fut réduite à un gias. Mais, donnant libre cours à sa pulsion dénégatrice face aux journalistes non avertis et crédules, il la réduisait au néant. C'est ainsi qu'ils décrèterent que  « la grotte sacrée n’a pas résisté à la science » (Nice-Matin), « Grotte sacrée ou mirage archéologique ? » (Le Provençal), « La pseudo-grotte sacrée de la Vallée des Merveilles » (L’Archéologue), etc.

(Pour plus de détails voir Vallée des Merveilles, Cimes et Abîmes d’une recherche)

Plus grave à mon sens, mais après tout, il ne suivait que le précepte de cette phrase de Cocteau : « Puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les instigateurs ». Tout en me critiquant Lumley se  mit à "adopter" progressivement mes découvertes. Avec une fidélité à toute épreuve ! Car, plutôt que de tenter d’habiller un peu mes propos pour rendre crédibles ses assertions, il fit tout simplement des copier/coller. Et, grâce à cette fidélité, des bribes de mes exégèses allaient connaître l'honneur de la presse, de Nice-Matin en particulier. Et, lorsqu’une réunion archéologique à Nice m’offrit l’occasion de le remercier publiquement pour les reprises aussi fidèles de mes écrits, son art de nier se trouvant sans doute à court d’inspiration, il se leva et quitta la salle. Subrepticement.

Faut-il croire que le Bégo s’évertue à développer les facultés dénégatrices  de notre hobereau ? Ma récente mise au jour d’une véritable installation cultuelle en contre bas de la faille-grotte qui est jalonnée d’une série d’aménagements et d’objets – outre les gravures – lui permit une nouvelle fois d’exceller dans son art de nier avec aplomb ! « Ces objets ne sont que de vulgaires cailloux », affirmait-il sans même les avoir vus mais non sans chercher à les récupérer. Et… sans se douter que le site, lui réserve (en guise de revanche ?) d’autres surprises, plus accablantes encore, qui vont soumettre son art de nier à une nouvelle épreuve.

 

 

 

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