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Henry DE LUMLEY

L’expertise improbable

Cimes et châtiments LOUIS FATON

 u L’expertise improbable, ou Jean CLOTTES sur les Alpes

En 1994, je décelais des motifs gravés et peints au fond d’une faille-grotte sur la Cime des lacs, dans la Vallée des Merveilles. Cette découverte ne fut pas du goût de tout le monde, du moins me le sembla-t-il. On fit courir le bruit que j’étais victime de phénomènes hallucinatoires.

Est-ce pour donner du poids à cette rumeur que les précieux vestiges de notre patrimoine que j’avais découverts furent la cible de déprédations ?

En effet, les mois qui suivirent, les ornements plusieurs fois millénaires disparaissaient de la paroi rocheuse, non sans laisser des traces d’effacement, flagrantes si l’on se réfère aux illustrations photographiques et les moulages que j’avais recueillis auparavant.

Pour authentifier « l’inexistence » de ces ornements, en dépit du travail minutieux que j’avais effectué, les services du ministère de la Culture décidèrent d’organiser une expertise dans la faille-grotte. Pour que cette expertise paraisse d’un haut niveau, incontestable et même un peu solennelle, le choix se porta sur Jean Clottes, Conservateur général du Patrimoine, et personnalité connue des médias.

Entouré d’une pléiade de fonctionnaires doctes d’allure, Jean Clottes se rendit sur le site fin septembre 1996.

Impressionnant Sherlock Holmes de la préhistoire, il tenait rien moins que trois loupes dans une main tandis que de l’autre, tel un paparazzo pour Cro-Magnon, il manipulait un appareil photo sophistiqué, celui-là même, nous précisa-t-il, qu’il utilisait dans la grotte Chauvet. Sans doute pensait-il, avec cette déclaration, asseoir définitivement une autorité que nul n’avait d’ailleurs, parmi sa piétaille, jamais contestée. A mes yeux - s’il on ajoutait son emphase bonhomme et sa pointe d’accent du Midi elle accentuait son côté Tartarin de Tarascon.

Tandis que je lui désignais les gravures, il se pencha sur la paroi et, ivresse des profondeurs - nous étions dans une grotte -  ophtalmie des neiges - nous étions en altitude - il répétait à l’envi cette simple phrase : « Je ne vois rien, je ne vois rien du tout ».

« Et là ? » l’interrogeais-je mettant mon doigt sur l’une d’elles comme l’aurait fait un oculiste testant son patient, il persistait « je ne vois rien, je ne vois rien du tout. »

Au bout d’une vingtaine de minutes de ce labeur intense, Jean Clottes se souvint que nous avions apporté de quoi pique-niquer et jugea, en tant que chef d’expédition, que c’était l’heure de la croûte.

Fin de l’expertise.

(Pour une description complète de cette expertise ainsi que le texte intégral du rapport de Jean Clottes voir Vallée des Merveilles, Cimes et Abîmes d’une recherche)

Avant même que Clottes ne publiât son rapport, la presse - faisant suite à un communiqué de Xavier Gutherz (Conservateur régional de l’Archéologie) à l’AFP - annonçait dès le 1er octobre «… l’absence de toute gravure ou peinture sur la paroi au fond de la cavité (…) Contrairement à ce qui a pu être avancé, l’examen détaillé de cette paroi n’a mis en évidence aucune dégradation récente visant à effacer d’éventuelles peintures ou gravures. » Communiqué que Nice-Matin répercuta à la une dès le 2 octobre avec ce titre : « Le Bego accouche d’une souris ».

Organisation qui force l’admiration,

Lorsque le rapport Clottes arriva au Service régional de l’archéologie, le 16 octobre 1996, Gutherz, revenant sur son engagement de le rendre public, se fit discret.

Il faut dire, d’abord, que ce rapport est une véritable épreuve à la lecture. Fautes d’orthographe, de grammaire, pataquès, Clottes ne nous épargne rien et l’on finit par se demander si le français est bien sa langue maternelle. Sans compter que ce volapük  est un tissu de contrevérités.  Par exemple, l’expertise-expresse « …avait duré deux heures… », elle est qualifiée de « prolongée et très approfondie ».

Paraphrase et flou artistique étant utilisés pour nier l’évidence. Mais surtout, cette expertise sui generis ne comportait aucune pièce à conviction : ni photo (où était donc passé notre paparazzo des alpages ?), ni relevé, ni aucune analyse des échantillons.

On comprend que ce rapport fut cantonné à « l’usage interne » car pour « l’interne » administratif, le secret est souvent la norme et on y bénéficie d’un consensus tranquille sur le « digne de confiance ».

Néanmoins, la conclusion à « l’inexistence de signes gravés ou peints » me valut le retrait des fouilles pendant deux ans.

Lorsque Eric de Montgolfier arriva comme Procureur de la République à Nice, le juge Philippe Dorcet demanda une nouvelle expertise. La Justice s’en mêlait. L’expert  n’avait certes pas la notoriété médiatique ni les titres ronflants de Clottes, en revanche il avait les compétences nécessaires pour ce genre de travail. C’était un authentique connaisseur en matière de gravures. C’est à cette expertise de Justice que je dus la nouvelle accréditation pour mes fouilles au Bego.

Notre Conservateur général du Patrimoine, le redoutable Jean Clottes, s’est toujours gardé d’expliquer les divergences entre son rapport et celui de la justice ; quant à Xavier Gutherz, Conservateur régional de l’archéologie, prétextant le secret judiciaire, il se garda bien d’envoyer une quelconque dépêche à l’AFP.

© Emilia Masson

© Emilia Masson

Etat de la paroi ornée de douze anneaux gravés et peints (juillet 1994), photo publiée dans Archéologia n° 307, décembre 1994.

 

© Emilia Masson

© Emilia Masson

Etat actuel de la même paroi, avec ce qui reste des douze anneaux,

photo Emilia Masson, octobre 2006

 

 

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