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L’expertise improbable,
ou Jean CLOTTES sur les Alpes
En 1994, je décelais des
motifs gravés et peints au fond d’une faille-grotte sur la Cime des
lacs, dans la Vallée des Merveilles. Cette découverte ne fut pas du
goût de tout le monde, du moins me le sembla-t-il. On fit courir le
bruit que j’étais victime de phénomènes hallucinatoires.
Est-ce pour donner du
poids à cette rumeur que les précieux vestiges de notre patrimoine
que j’avais découverts furent la cible de déprédations ?
En effet, les mois qui
suivirent, les ornements plusieurs fois millénaires disparaissaient
de la paroi rocheuse, non sans laisser des traces d’effacement,
flagrantes si l’on se réfère aux illustrations photographiques et
les moulages que j’avais recueillis auparavant.
Pour authentifier
« l’inexistence » de ces ornements, en dépit du travail minutieux
que j’avais effectué, les services du ministère de la Culture
décidèrent d’organiser une expertise dans la faille-grotte. Pour que
cette expertise paraisse d’un haut niveau, incontestable et même un
peu solennelle, le choix se porta sur Jean Clottes, Conservateur
général du Patrimoine, et personnalité connue des médias.
Entouré d’une
pléiade de fonctionnaires doctes d’allure, Jean Clottes se rendit
sur le site fin septembre 1996.
Impressionnant Sherlock
Holmes de la préhistoire, il tenait rien moins que trois loupes dans
une main tandis que de l’autre, tel un paparazzo pour
Cro-Magnon, il manipulait un appareil photo sophistiqué, celui-là
même, nous précisa-t-il, qu’il utilisait dans la grotte Chauvet.
Sans doute pensait-il, avec cette déclaration, asseoir
définitivement une autorité que nul n’avait d’ailleurs, parmi sa
piétaille, jamais contestée. A mes yeux - s’il on ajoutait son
emphase bonhomme et sa pointe d’accent du Midi elle accentuait son
côté Tartarin de Tarascon.
Tandis que je lui
désignais les gravures, il se pencha sur la paroi et, ivresse des
profondeurs - nous étions dans une grotte - ophtalmie des neiges -
nous étions en altitude - il répétait à l’envi cette simple phrase :
« Je ne vois rien, je ne vois rien du tout ».
« Et là ? »
l’interrogeais-je mettant mon doigt sur l’une d’elles comme l’aurait
fait un oculiste testant son patient, il persistait « je ne vois
rien, je ne vois rien du tout. »
Au bout d’une vingtaine
de minutes de ce labeur intense, Jean Clottes se souvint que nous
avions apporté de quoi pique-niquer et jugea, en tant que chef
d’expédition, que c’était l’heure de la croûte.
Fin de
l’expertise.
(Pour une description complète de cette expertise
ainsi que le texte intégral du rapport de Jean Clottes voir
Vallée des Merveilles, Cimes et Abîmes d’une recherche)
Avant même que Clottes ne
publiât son rapport, la presse - faisant suite à un communiqué de
Xavier Gutherz (Conservateur régional de l’Archéologie) à l’AFP -
annonçait dès le 1er octobre «… l’absence de toute
gravure ou peinture sur la paroi au fond de la cavité (…)
Contrairement à ce qui a pu être avancé, l’examen détaillé de cette
paroi n’a mis en évidence aucune dégradation récente visant à
effacer d’éventuelles peintures ou gravures. » Communiqué que
Nice-Matin répercuta à la une dès le 2 octobre avec ce titre : « Le
Bego accouche d’une souris ».
Organisation qui force l’admiration,
Lorsque le rapport
Clottes arriva au Service régional de l’archéologie, le 16 octobre
1996, Gutherz, revenant sur son engagement de le rendre public, se
fit discret.
Il faut dire, d’abord,
que ce rapport est une véritable épreuve à la lecture. Fautes
d’orthographe, de grammaire, pataquès, Clottes ne nous épargne rien
et l’on finit par se demander si le français est bien sa langue
maternelle. Sans compter que ce volapük est un tissu de
contrevérités. Par exemple, l’expertise-expresse « …avait duré deux
heures… », elle est qualifiée de « prolongée et très approfondie ».
Paraphrase et flou
artistique étant utilisés pour nier l’évidence. Mais surtout, cette
expertise sui generis ne comportait aucune pièce à
conviction : ni photo (où était donc passé notre paparazzo
des alpages ?), ni relevé, ni aucune analyse des échantillons.
On comprend que ce
rapport fut cantonné à « l’usage interne » car pour « l’interne »
administratif, le secret est souvent la norme et on y bénéficie d’un
consensus tranquille sur le « digne de confiance ».
Néanmoins, la conclusion
à « l’inexistence de signes gravés ou peints » me valut le retrait
des fouilles pendant deux ans.
Lorsque Eric de
Montgolfier arriva comme Procureur de la République à Nice, le juge
Philippe Dorcet demanda une nouvelle expertise. La Justice s’en
mêlait. L’expert n’avait certes pas la notoriété médiatique ni les
titres ronflants de Clottes, en revanche il avait les compétences
nécessaires pour ce genre de travail. C’était un authentique
connaisseur en matière de gravures. C’est à cette expertise de
Justice que je dus la nouvelle accréditation pour mes fouilles au
Bego.
Notre Conservateur
général du Patrimoine, le redoutable Jean Clottes, s’est toujours
gardé d’expliquer les divergences entre son rapport et celui de la
justice ; quant à Xavier Gutherz, Conservateur régional de
l’archéologie, prétextant le secret judiciaire, il se garda bien
d’envoyer une quelconque dépêche à l’AFP.
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© Emilia Masson |
© Emilia Masson |
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Etat de la paroi
ornée de douze anneaux gravés et peints (juillet 1994),
photo publiée dans Archéologia n° 307, décembre 1994.
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© Emilia Masson |
© Emilia Masson |
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Etat actuel de la
même paroi, avec ce qui reste des douze anneaux,
photo
Emilia Masson, octobre 2006 |
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